CANNES — Face à l’inquiétude croissante de nombreux festivaliers, la direction du Festival de Cannes a tenu à rassurer le public ce mardi : malgré une sélection 2026 jugée très auteur, très exigeante et parfois dangereusement proche du sens, plusieurs films totalement incompréhensibles seront bien maintenus en compétition afin de préserver l’identité profonde de l’événement.
Selon les organisateurs, il n’était pas question de laisser s’installer sur la Croisette une ambiance de lisibilité générale. Cannes reste un grand festival international. Les gens doivent pouvoir sortir d’une projection en regardant la mer, silencieux, un peu pâles, puis murmurer que c’était très puissant sans savoir de quoi ça parlait.
L’annonce a immédiatement soulagé de nombreux professionnels du secteur. Depuis plusieurs jours, des rumeurs circulaient sur la présence, dans la sélection officielle, de films avec intrigue, personnages identifiables et parfois même début, milieu et fin. Une hypothèse jugée extrêmement déstabilisante par plusieurs critiques, dont certains n’avaient pas été confrontés à un récit clair depuis 2018.
Pour calmer les esprits, le Festival aurait déjà mis en place plusieurs garde-fous. Les films considérés comme trop accessibles feront l’objet d’un retraitement artistique avant projection. Parmi les solutions envisagées : suppression de trois scènes explicatives, ajout d’un silence très long dans une cuisine, plan fixe sur un radiateur, ou introduction d’une grand-mère albanaise dont personne ne saura si elle existe vraiment. Dans les cas les plus graves, le personnage principal pourrait être remplacé en postproduction par une notion.
Dans les files d’attente, l’émotion était palpable. “Moi, je viens à Cannes pour ne pas savoir”, résume une productrice parisienne en lin froissé. “Si un film me donne trop de clés, j’ai l’impression qu’on ne me respecte pas.” Même tonalité chez un critique belge, qui dit n’accorder sa confiance qu’aux œuvres dont il est incapable de raconter quoi que ce soit à son rédacteur en chef, même sous pression.
L’industrie applaudit aussi cette ligne claire. Plusieurs distributeurs estiment en effet qu’un grand festival doit continuer à proposer des films que personne n’ira voir ensuite, mais dont tout le monde parlera avec une intensité disproportionnée pendant quarante-huit heures. Vous entrez dans une salle en sachant vaguement qui joue dedans, vous en ressortez persuadé d’avoir vécu quelque chose d’immense, puis vous passez le reste de la journée à vérifier que d’autres gens n’ont pas compris davantage.
Les festivaliers les plus expérimentés ont d’ailleurs déjà développé des techniques de survie. Certains hochent la tête très lentement pendant le générique de fin. D’autres prononcent des phrases neutres comme c’est un film sur la disparition ou ça interroge le regard, ce qui leur permet de traverser sans dommage une conversation de terrasse jusqu’à l’arrivée du rosé. Les plus aguerris vont encore plus loin et parlent de matière quand ils n’ont absolument rien à dire.
À ce stade, Cannes se veut donc rassurant. Il y aura bien des marches, des smokings humides, des applaudissements de onze minutes, des gens qui disent “j’ai été très touché par le dispositif” sans pouvoir désigner une seule scène, et surtout cette promesse inchangée, au fond la seule qui compte vraiment sur la Croisette : pendant douze jours, personne ne sera obligé de reconnaître qu’il n’a strictement rien compris, puisque ce sera précisément le signe qu’il a vu les bons films.



















