Accueil / Culture / Après le Picasso à 100 euros, Christie’s songe à une roue de la fortune

Après le Picasso à 100 euros, Christie’s songe à une roue de la fortune

Christie’s

PARIS — Après le succès de la tombola caritative ayant permis à un participant de remporter un Picasso pour 100 euros tout en finançant la recherche sur Alzheimer, Christie’s étudierait une nouvelle piste pour rapprocher encore un peu plus le grand public des chefs-d’œuvre : une roue de la fortune patrimoniale, à mi-chemin entre la haute culture, la soirée de gala et la kermesse de très bon niveau. L’idée n’est plus de faire descendre l’art de son piédestal, mais de lui donner enfin un mécanisme à cliquet doré et un léger suspense lumineux.

Selon plusieurs personnes qui n’ont rien confirmé mais ont pris un air suffisamment grave pour devenir crédibles, le projet serait né d’un constat simple : si 120 000 personnes sont prêtes à tenter leur chance pour un Picasso au profit d’une cause médicale, c’est qu’il existe peut-être, dans ce pays, un désir profond de repartir un jour d’un événement culturel avec autre chose qu’un catalogue trop lourd et un petit four sans conviction.

Le dispositif serait d’une élégance irréprochable. Dans le grand salon, sous les lustres, une immense roue gainée de velours tournerait lentement entre des segments raffinés : dessin moderne, paysage impressionniste, mobilier sérieux, sculpture de caractère, école italienne sympathique, et case mystère pour gens ayant accepté de vivre avec une œuvre qu’ils devront expliquer à toute leur famille pendant vingt-cinq ans. À chaque rotation, un commissaire-priseur annoncerait les catégories avec cette solennité unique qui permet de faire passer une roue de la fortune pour un moment de civilisation européenne.

En interne, Christie’s verrait dans ce format une façon plus chaleureuse de prolonger l’élan créé par la tombola du Picasso. Le public ne serait plus seulement invité à admirer, mais à espérer. Une pharmacienne d’Angers, un couple de Dijon ou un homme venu accompagner sa sœur à une exposition pourraient soudain se retrouver propriétaires d’un Vuillard, d’un petit bronze nerveux ou d’un secrétaire ancien dont ils n’avaient absolument pas prévu la présence dans le salon.

Plusieurs variantes seraient déjà à l’étude. La version classique permettrait de faire tourner la roue une seule fois, avec un silence total dans la salle et deux personnes très distinguées chargées de regarder l’aiguille comme si l’avenir de l’Europe dépendait d’un arrêt sur arts décoratifs. La version gala ajouterait un discret roulement orchestral au moment d’approcher de la case Matisse. Quant à la version prestige, elle donnerait droit à une relance exceptionnelle pour les invités dont le destin les aurait orientés vers une marine flamande admirable, mais un peu plus exigeante que prévu au-dessus d’un canapé gris.

Du côté du ministère de la Culture, le dossier serait observé avec une prudence souriante. Certains y voient une étrange dérive. D’autres reconnaissent qu’il est assez touchant de voir des citoyens ordinaires entrer dans Christie’s non plus avec l’idée de n’être pas à leur place, mais avec la possibilité très concrète de repartir avec un chef-d’œuvre et une responsabilité patrimoniale soudaine.

Même les experts du marché de l’art commencent à se laisser convaincre. Au départ, beaucoup regardaient l’idée comme on regarde un enfant qui propose un karaoké à l’Opéra Garnier. Puis ils ont fini par admettre qu’après avoir vu un Picasso partir à 100 euros, il devenait compliqué d’expliquer au public que l’émotion artistique devait rester réservée à des gens parlant très bas de provenance et d’état de conservation. La roue ne menacerait donc pas le patrimoine. Elle lui ajouterait simplement quelque chose qu’il avait un peu perdu : la possibilité de repartir avec un chef-d’œuvre et le souffle coupé comme après un mauvais manège.

Rien n’est encore officiel. Mais l’idée progresse, et personne n’arrive vraiment à expliquer pourquoi elle serait plus absurde qu’un Picasso gagné pour le prix d’un plein d’essence. Christie’s ne ferait au fond qu’accompagner le mouvement.