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Réseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans : des collégiens ouvrent un marché noir de grands cousins

Réseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans

BRUXELLES — À peine évoqué le renforcement des contrôles d’âge sur les réseaux sociaux, un marché parallèle d’une remarquable efficacité s’est déjà structuré dans plusieurs pays européens autour d’une ressource rare, instable, mais très demandée : le grand cousin vaguement crédible. Mi-adolescent, mi-adulte en rodage, doté d’un duvet hésitant, d’une voix parfois fatiguée et d’une capacité naturelle à dire “oui oui, c’est mon compte”, il s’impose désormais comme l’outil principal de contournement des futures barrières numériques.

Selon les premiers éléments recueillis par plusieurs établissements scolaires, le système est simple. Lorsqu’un élève de 13 ou 14 ans souhaite ouvrir un compte sur une plateforme devenue trop regardante sur l’âge, il contacte un cousin, un frère d’ami, un voisin de seconde déjà très grand ou, à défaut, un garçon de 15 ans ayant l’air d’avoir déjà raté une assemblée de copropriété. En échange d’un billet, d’un kebab ou d’un service équivalent, le majeur approximatif se présente devant le téléphone, prend un air las, cligne lentement des yeux et valide l’inscription avec cette autorité floue propre aux gens qui ont commencé à dire “franchement” avant chaque phrase.

Le marché se serait professionnalisé à une vitesse impressionnante. Dans plusieurs collèges de région parisienne, des grilles tarifaires circulent déjà sous le manteau. Le forfait Découverte comprend la simple mise à disposition d’un grand cousin pendant trois minutes, avec preuve de présence faciale et soupir adulte de base. Le forfait Premium ajoute une petite analyse sur le prix de l’immobilier, une phrase sur les stages “qui ne mènent à rien” et la capacité à tenir un téléphone en fronçant les sourcils, ce qui rassure immédiatement l’algorithme. Le forfait Prestige, plus rare, inclut un cousin en jean droit capable de dire qu’il faut penser long terme, ce qui lui vaut souvent d’être admis directement dans la catégorie 32-45 ans.

Les plateformes disent surveiller la situation. En interne pourtant, plusieurs responsables reconnaissent un certain désarroi face à l’évolution très rapide du profil des fraudeurs. Pendant des années, les réseaux ont dû filtrer des enfants essayant maladroitement de se vieillir. Aujourd’hui, ils font face à des mineurs entourés d’adolescents déjà légèrement usés par la vie, capables de regarder une caméra comme s’ils avaient eux-mêmes un prélèvement mensuel à gérer. Un cadre européen confie que la frontière entre un lycéen fatigué et un trentenaire démissionnaire devient, techniquement, de plus en plus difficile à tracer.

À Lille, un réseau aurait ainsi été démantelé autour de trois cousins de 16 ans opérant sous les surnoms de “Le Grand Paul”, “Nono Fiscalité” et “Léo Taux Fixe”. Le trio proposait des validations express dans des cages d’escalier, des parkings de supermarché et derrière un gymnase, avec supplément si le client souhaitait également un premier avis sur la meilleure heure pour poster un reel. L’un d’eux se serait spécialisé dans les comptes LinkedIn, domaine où sa capacité à parler de leadership sans rire lui permettait d’obtenir des résultats proches de 100 %.

Le phénomène touche aussi les zones rurales, où l’offre est plus limitée mais le vivier parfois excellent. Dans plusieurs communes, des garçons de 15 ans mesurant déjà 1,82 m et disant “je suis rincé” à 17 h 20 seraient réservés jusqu’à fin juin. Un principal de collège évoque même des tensions familiales inédites autour de la disponibilité des grands cousins les plus convaincants. Certaines mères refuseraient désormais que leur neveu serve à valider plus de quatre comptes par semaine, estimant qu’à ce rythme il va finir par prendre de véritables habitudes d’adulte.

La Commission européenne tente de rassurer. Elle assure travailler sur des systèmes de vérification robustes, modernes et difficiles à contourner. Cette promesse a toutefois perdu de sa force après qu’un simple élève de troisième de Charleroi a réussi à faire passer son cousin Mathis pour un homme de 28 ans en lui mettant une veste molle, en lui demandant de parler de transports publics et en lui faisant tenir une gourde grise pendant neuf secondes. Les ingénieurs reconnaissent qu’aucun protocole n’avait anticipé une telle densité de crédibilité approximative.

Du côté des collégiens, l’activité est vue avec un pragmatisme total. Beaucoup ne parlent déjà plus de fraude, mais de solidarité familiale numérique. Le grand cousin n’est pas présenté comme un faux adulte, seulement comme une version externalisée de l’âge légal. Dans plusieurs groupes de discussion, des adolescents remercient même publiquement ces figures de l’ombre qui, entre deux entraînements de foot, continuent à rendre possible la vie sociale en ligne de toute une génération.

Les parents, eux, oscillent entre inquiétude et admiration technique. Certains disent avoir découvert avec stupeur que leur fils de 14 ans avait monté un petit réseau de mise en relation entre camarades et cousins disponibles, avec tableau de réservation, créneaux horaires et code couleur selon le degré de crédibilité faciale. D’autres s’interrogent davantage sur l’étrange prestige acquis en quelques semaines par les adolescents les plus ternes, ceux qui jusque-là n’intéressaient personne et qui deviennent soudain, grâce à une légère lassitude dans le regard, des piliers de l’économie parallèle européenne.

À Bruxelles, on assure qu’il ne faut pas dramatiser. Les autorités rappellent qu’il ne s’agit encore que d’un phénomène émergent. Mais dans plusieurs capitales, des experts préparent déjà l’étape suivante. Tous redoutent le jour où les collégiens cesseront de louer de grands cousins et commenceront à former directement les sixièmes les plus prometteurs à devenir, dès 12 ans, des adultes suffisamment crédibles pour contourner eux-mêmes les contrôles.

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