PARIS — Au lendemain de leur élection, plusieurs maires fraîchement installés auraient demandé un délai de 48 heures avant toute prise de parole publique, le temps de relire calmement leur propre programme. Une précaution jugée nécessaire après une campagne intense durant laquelle beaucoup de candidats auraient promis, dans un même élan, plus de logements, plus de sécurité, plus de propreté, plus d’arbres, moins d’impôts, davantage de places de parking et une piscine “si possible emblématique”.
Dans plusieurs villes, le réveil aurait été identique. Après la photo de victoire, les félicitations, le café un peu froid et les premiers selfies avec l’écharpe, un collaborateur aurait simplement posé sur la table un document relié portant ce titre inquiétant : “Nos engagements pour la ville”.
Le silence aurait alors gagné la pièce.
“J’avais oublié la piscine”, confie un maire fraîchement élu de l’ouest de la France, encore pâle à l’évocation de la page 18. “Je me souvenais vaguement des arbres, du marché couvert et du retour du petit train touristique. Mais la piscine à horizon 2028, je l’ai vraiment redécouverte comme un vieux cadeau laissé au fond d’un placard.”
Partout en France, les mêmes scènes se répéteraient. Ici, un maire redécouvre qu’il a promis “une ville plus verte, plus fluide, plus apaisée et plus festive”, sans qu’aucun de ses adjoints ne sache exactement si cela implique des pistes cyclables ou simplement davantage de guirlandes. Là, une nouvelle équipe municipale tombe sur un engagement portant sur “la valorisation ambitieuse du patrimoine dormant”, formule magnifique dont personne ne sait très bien si elle concerne une ancienne usine, une fontaine ou un kiosque à journaux fermé depuis 1997.
Dans plusieurs mairies, des cellules de lecture bienveillante auraient été mises en place. Leur mission : relire le programme sans paniquer, distinguer ce qui relève d’une promesse ferme, d’une image un peu généreuse ou d’un moment d’optimisme sous barnum. Les passages contenant “rapidement”, “dès les premiers mois” ou “sans attendre” seraient actuellement entourés en rouge avec une politesse grandissante.
“Le plus beau moment, c’est toujours la page des mobilités”, raconte un directeur de cabinet. “On y trouve généralement plus de calme, moins de voitures, plus de stationnement, davantage de vélos, un meilleur accès au centre, des trottoirs élargis et une circulation plus simple. C’est très émouvant. On sent qu’à un moment, quelqu’un a cru profondément à la géométrie.”
Les nouveaux élus ne s’en formaliseraient pas vraiment. Beaucoup décrivent au contraire une forme de tendresse pour ce texte écrit dans l’élan. “C’est moi, bien sûr”, reconnaît une maire élue du centre de la France en tournant les pages de son programme. “Mais c’est moi dans une version très confiante, très lumineuse, qui croyait sincèrement qu’un square, une maison médicale et une médiathèque pouvaient surgir avant Noël si tout le monde y mettait du sien.”
Dans certaines communes, l’exercice tournerait même à la découverte personnelle. Un maire aurait appris qu’il tenait particulièrement à la jeunesse. Un autre se serait trouvé très convaincant sur la propreté. Une élue aurait relu avec respect un passage de six lignes sur “le vivre-ensemble intergénérationnel au bord de l’eau”, sans pouvoir dire avec certitude ce qu’elle avait voulu exprimer, sinon une réelle bonne volonté.
À ce stade, aucun sujet d’inquiétude. Les associations d’élus rappellent qu’il s’agit d’une étape normale de la vie municipale. “La campagne sert à proposer une vision”, résume l’une d’elles. “Le mandat sert ensuite à retrouver cette vision, à la relire calmement, puis à voir par quel bout la prendre.”
En attendant, dans plusieurs villes, les nouveaux maires auraient demandé qu’on leur laisse encore 24 heures avant d’annoncer leurs “quatre premiers chantiers”. Pas pour reculer. Simplement pour vérifier une dernière fois s’ils ont bien promis la végétalisation de la place centrale, ou s’ils ont, dans l’enthousiasme, accepté aussi d’y ajouter une halle gourmande, une fontaine sèche et un festival du lien social.



















