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Les célébrités prennent désormais rendez-vous pour mourir

Après le décès de Catherine O’Hara, Robert Duvall, Brad Arnold, Bruno Salomone, Chuck Norris ou encore Gino Paoli depuis le début de l’année, une partie du public a le sentiment de vivre dans une édition spéciale permanente. Les principaux intéressés auraient décidé d’y mettre de l’ordre.

PARIS — Dans les rédactions culturelles, on parle déjà d’un premier trimestre “sous forte pression funéraire”.

À peine un hommage est-il relu, titré, maquetté et illustré qu’un autre s’annonce, avec son lot de photos d’archives, de superlatifs essoufflés et de proches priés d’expliquer, au téléphone, en quoi le disparu était “plus qu’un artiste”. Depuis plusieurs semaines, les services culturels vivent ainsi dans un état de veille permanente, entre deux nécrologies et trois “pages spéciales” montées à la hâte.

C’est dans ce contexte que l’au-delà aurait décidé d’agir.

Selon plusieurs sources concordantes, un nouveau protocole de départ aurait été mis en place ce week-end pour mieux répartir les décès de personnalités célèbres. Fini les départs en ordre dispersé, les semaines à trois hommages et les samedis matin où l’on apprend, avant le café, qu’une immense figure du cinéma, de la chanson ou de la télévision vient encore de s’éteindre. Désormais, toute célébrité souhaitant quitter ce monde devra retirer un numéro et patienter dans une salle d’attente.

Le dispositif se veut simple. À l’entrée, une hôtesse remet un ticket. Puis un écran s’allume. “Numéro 42, grande voix populaire, guichet 2.” Un peu plus loin, un ancien comédien, affecté à l’organisation du flux, oriente les arrivants vers les bons comptoirs. Le premier traite les chanteurs dont les Français connaissent au moins trois refrains sans l’assumer. Le deuxième s’occupe des acteurs américains ayant “accompagné plusieurs générations”. Le troisième reste réservé aux cas sensibles : humoristes nationaux, figures télévisuelles, monstres sacrés et artistes dont le simple nom déclenche, dans les rédactions, une phrase du type : “Bon, là, il va falloir faire quelque chose de propre.”

“On ne peut plus continuer comme ça”, confie un responsable du service des départs, veste sombre et voix posée. “Les gens arrivent tous en même temps, sur les mêmes créneaux, avec les mêmes exigences. Chacun veut son dimanche soir, son plateau spécial, son bandeau noir, sa citation d’un ministre. Il faut lisser.”

Dans les rédactions, la nouvelle a été accueillie avec un soulagement difficile à dissimuler. “Ce n’est pas qu’on manque d’émotion”, explique une journaliste culture d’un grand quotidien. “C’est qu’à un moment, on manque de mots. Quand vous avez déjà utilisé ‘légende’, ‘monument’, ‘figure incontournable’, ‘icône’ et ‘dernier géant’ dans les dix jours précédents, il faut bien tenir jusqu’au prochain décès avec autre chose.”

Même lassitude du côté des chaînes d’information, où l’on reconnaît en privé une forme d’engorgement mémoriel. “Le problème n’est pas de faire un hommage”, glisse un éditeur. “Le problème, c’est de le faire à 7 h 18, avec deux archives, un duplex devant un théâtre fermé et un chroniqueur qui doit avoir l’air sincèrement bouleversé alors qu’il était sur un sujet carburant trois minutes avant.”

Le système de prise de numéro répond précisément à cette contrainte logistique. Chaque départ est désormais examiné selon plusieurs critères : importance de la carrière, potentiel d’archives, densité émotionnelle attendue, volume d’hommages télévisés, capacité à générer des unes de magazines et, surtout, risque de saturation lexicale.

Car c’est bien là le nœud du problème. Depuis le début de l’année, les rédactions ont le sentiment de vivre dans un tunnel de “monde de la culture en deuil”, de “page qui se tourne” et d’“immense émotion”. Certains titres disent déjà avoir ouvert un contingent exceptionnel de “figures majeures”, tandis que plusieurs radios avouent rationner discrètement leurs violons.

Dans ce paysage tendu, le public lui-même commence à montrer des signes de fatigue. “Dès que j’entends un piano à la télévision, je regarde si quelqu’un de connu est mort”, résume une retraitée de Chartres. “Avant, c’était réservé aux très grands. Maintenant, on dirait que la nécrologie est devenue une rubrique fixe.”

L’au-delà dément toutefois toute volonté de normaliser excessivement les départs. Il ne s’agit pas de bureaucratiser la mort, assure-t-on, mais simplement de la rendre compatible avec les capacités d’absorption du pays. Un décès majeur peut encore être accepté en urgence, notamment en cas de carrière réellement exceptionnelle ou de lien affectif massif avec la population. En revanche, les départs “de confort”, les coïncidences de calendrier et les envies de grand week-end mémoriel sont désormais découragés.

Les premières tensions n’ont pas tardé à apparaître. Plusieurs chanteurs populaires réclameraient des créneaux de fin de semaine, jugés plus favorables aux playlists hommage, aux rediffusions et aux séquences “les Français racontent leur souvenir”. De leur côté, les acteurs de cinéma préféreraient les mardis ou mercredis, plus propices, selon eux, à un traitement presse approfondi. Quant aux animateurs de télévision, ils exigeraient, selon une source proche du dossier, “un minimum de 48 heures de forte visibilité nationale”.

Les rédactions, elles, militent pour une règle simple : pas plus d’une grande figure par période de trois jours. Un compromis raisonnable, estiment-elles, qui permettrait de rendre hommage dignement aux disparus sans épuiser les maquettistes, les monteurs et la notion même de “dernier monstre sacré”.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le dispositif venait d’entrer en vigueur. Dans la salle d’attente, plusieurs artistes feuilletaient calmement des magazines. Un chanteur consultait son numéro. Une actrice américaine s’inquiétait d’un léger retard. Au guichet 4, un ancien humoriste demandait s’il était possible d’obtenir un créneau “un peu en décalé, mais avec beaucoup d’affection”.